Femmes : la route est
longue
par Sabine Manigat
Le Matin, No. 32720,
Week-end vendredi 11-13 fevrier 2007
Tout le monde sait, et on sait de par le monde que le carnaval est une
manifestation au cours de laquelle le débordement des sens est à l’ordre du jour
: sensualité, paillardise, sexualité aussi. Par ailleurs on peut aimer le
carnaval ou pas, comme certains aiment danser et d’autres pas. Il faut donc,
dans cette affaire, résolument refuser, mieux, dénoncer les remarques
goguenardes sur «l’esprit du carnaval », ou encore les insin u actions selon
lesquelles les pro tes ta tions concernant l’exploitation du corps de la femme
comme une marchandise relèveraient de l’hypocrisie, voire des frus tra tions de
bonnes femmes plus ou moins hystériques. Trop fac ile, trop évident le plaidoyer
mâle pro domo qui se cache derrière ces persiflages. Certaine remarque – je
devrais dire en fait, un début de réaction heureusement vite remballée -
entendue dans la presse de la part d’un journaliste me pousse à souligner la
sagesse et le caractère salutaire de l’intervention de la ministre à la Con di
tion Féminine, Marie Laurence Jocelyn Lassègue sur les dérives du carnaval 2007.
Et d’abord, n’en déplaise à certains médias, le MCFDF ne s’élève pas contre les
déhanchements des jeunes filles. Le déhanchement c’est notre façon de danser,
c’est un language des sens, c’est une cul ture du plaisir. Il faut écouter
attentivement ce qu’a dit la ministre et ne pas interpréter ses propos car alors
on est tout près des procès d’intention. Mme Lassègue a dénoncé certaines pos
tures et certaines positions carrément bestiales adoptées par de toutes jeunes
filles à l’occasion des réjouissances carnavalesques dimanche dernier. Elle a
même désigné nommément le Champ-de-Mars comme l’endroit où ces exhibitions
étaient observables. Elle a de plus révélé que des cas de viols et de sévices
sexuels ont été rapportés dernièrement et que ces positions et ces postures
ont été reproduites précisément lors de telles agressions.
Il faut aussi refuser les accusations à peine voilées de pruderie. Lorsqu’il y a
déjà plus de deux ans les organisations de femmes dénonçaient certaine affiche
qui suggère clairement l’assimilation du corps de la femme à la marchandise
vantée sur ladite affiche, bien des réactions ont fusé. On a même eu droit aux
insinuations moqueuses de la part de certaines femmes que nul n’est besoin de
reprendre ici. Mais voilà, aujourd’hui des fillettes sont entraînées dans des
comportements qui frisent l’abjection et ceci n’a rien à voir avec la sensualité
ou une forme quelconque de jouissance naturelle. Non. Ici on exploite, on
dénigre le corps de la femme, on dénature la sexualité et la sensualité.
Il est grand temps. Il faut reprendre l’initiative pour la défense des droits
des femmes et exiger le respect. « Le corps de la
femme n’est pas un quelconque objet. Il doit être respecté », a dit
Marie-Laurence Jocelyn Lassègue.
Il faut hardiment revendiquer la préservation de notre culture contre les
dérives du « anyen pa anyen » qui découlent quelque part du choc inégal entre
une cul ture longtemps refermée sur elle-même et ses traditions et la
culture-monde du marché qui banalise, qui mercantilise. Dans le contexte de
crise multiforme : économique, des valeurs, des modèles, qui frappe notre
société et notre époque en général, la ministre la rai son de rappeler qu’il y
va de la protection de notre jeunesse, de nos enfants, de notre société. « La
dérive que nous constatons cette année, doit être arrêtée le plus vite possible.
Sinon, plus tard sera plus triste ».
Il faut encore rappeler que cette déclaration de la ministre du MCFF n’est pas
une réaction improvisée. Elle s’inscrit en
continuité avec l’accord signé entre ce ministère et celui de la Culture le 25
janvier der nier pour l’établissement de normes
visant le respect des droits des femmes durant la période carnavalesque et en
général pour «sensibiliser la population sur
les conséquences des stéréotypes sexuels, interdire la violence verbale et
culturelle contre les femmes et prévenir la violence sexuelle pendant la
période» (Voir Le Matin du 8 février).